On demande aux entrepreneurs s’il faut lever de l’argent, grandir vite, rester indépendant, prendre des risques ou protéger ce qui fonctionne. On leur répond avec beaucoup d’assurance. On oublie presque toujours de leur demander quelle vie ils veulent. C’est pourtant la question qui commande toutes les autres. Un conseil peut être excellent pour construire une existence que vous détesteriez. Vous pouvez l’appliquer parfaitement, obtenir le résultat annoncé et découvrir que vous avez travaillé pendant des années au service du désir de quelqu’un d’autre. Je distingue deux ambitions : le bonheur et la gloire. Les mots sont grands, mais le choix se fait dans des décisions très concrètes. Que faites-vous lorsque vous avez assez pour vivre comme vous aimez et qu’une nouvelle possibilité vous oblige à remettre cet équilibre en jeu ? Deux façons de vouloir réussirCelui qui choisit le bonheur veut construire une vie dont il n’aura pas constamment besoin de s’échapper. Son entreprise lui permet de gagner de l’argent, de choisir avec qui il travaille, de disposer de son temps. Il accepte des limites parce que ces limites protègent quelque chose qui compte davantage pour lui. Je trouve ce choix parfaitement respectable. Avoir une activité rentable, des clients fidèles et du temps pour ceux qu’on aime constitue une réussite complète. Il n’y a aucune obligation morale de transformer une bonne entreprise en empire. Celui qui sait s’arrêter n’a pas à se justifier devant celui qui ne sait pas le faire. Celui qui choisit la gloire poursuit une autre satisfaction. Il veut savoir jusqu’où une idée peut aller, quelle place il peut prendre, ce qu’il est capable de faire exister. Il peut avoir déjà gagné assez d’argent et continuer à engager ses forces dans une entreprise qui risque de lui coûter beaucoup plus qu’elle ne lui rapportera en confort. Il connaît le plaisir de construire, mais accepte que ce plaisir arrive avec une quantité de soucis qu’il aurait pu éviter. C’est en ce sens que je distingue la gloire du bonheur. Je ne parle pas d’un choix entre la joie et la tristesse. On peut être profondément heureux dans une vie que personne de raisonnable ne qualifierait de tranquille. La différence apparaît lorsque les deux ambitions entrent en conflit. Si vous devez choisir entre préserver votre équilibre et poursuivre une possibilité qui vous obsède, laquelle des deux pertes vous paraît supportable ? Il faut répondre à cette question avec autre chose qu’une belle phrase. Chaque ambition a son prixOn ne choisit pas seulement un résultat. On choisit les contraintes qui vont avec. Un entrepreneur peut décider de garder une entreprise à une taille qu’il maîtrise. Il pourra refuser certains clients, renoncer à certains marchés, laisser une occasion à un concurrent. Ce renoncement peut lui procurer exactement la vie qu’il souhaitait. Le traiter de petit joueur revient à lui reprocher d’avoir respecté son propre projet. Un autre acceptera d’élargir l’entreprise au prix d’une moindre maîtrise de ses journées. Il devra convaincre davantage de monde, prendre des engagements plus lourds, traverser des problèmes que sa situation précédente lui aurait épargnés. S’il a choisi cette ambition, ces difficultés font partie de l’affaire. Elles ne prouvent pas qu’il s’est trompé de vie. Les deux peuvent regretter leur choix. Aucun n’a obtenu une garantie en échange de son renoncement. Mais ils auront au moins une chance de comprendre ce qui leur arrive. Celui qui n’a jamais clarifié son désir passera son temps à croire qu’il aurait dû suivre le conseil inverse. Je vois beaucoup de confusion chez ceux qui veulent la reconnaissance attachée aux grandes aventures avec les conditions d’une existence prudente. Ils veulent que leur entreprise devienne immense, mais que rien ne vienne déranger ce qu’ils ont organisé autour d’elle. Ils attendent un résultat exceptionnel d’un choix qui ne leur coûterait rien d’essentiel. Cela ne veut pas dire qu’il faut souffrir pour réussir. La souffrance ne valide aucune stratégie. On peut se mettre en danger pour une idée médiocre et s’épuiser sans rien construire. La question est de savoir quelles difficultés on accepte pour une ambition précise. Chercher le risque pour lui-même finit aussi mal que prétendre l’avoir éliminé. Le problème, c’est que nous choisissons rarement dans le silence. Autour de nous, d’autres distribuent les récompenses et décident de ce qui mérite d’être admiré. Leur jugement peut nous faire désirer une vie dont nous n’aimons que l’image. La vie que les autres applaudissentOn peut aimer diriger une petite entreprise et avoir honte de le dire. On voit des gens célébrés pour la taille de leurs projets. On se sent obligé d’annoncer les mêmes ambitions, puis on se met à vivre selon des critères qui n’ont plus grand-chose à voir avec ce qui nous rend heureux. À l’inverse, on peut avoir un désir d’expansion immense et le présenter comme une regrettable obligation. Il faudrait rassurer tout le monde, expliquer qu’on préférerait une existence simple, qu’on fait tous ces efforts uniquement parce qu’il le faut. Pourquoi ? Il est permis d’aimer l’ambition. Il est permis de vouloir laisser une œuvre derrière soi et d’y trouver une raison de se lever. Je préfère quelqu’un qui assume ce qu’il veut à quelqu’un qui donne une justification morale à chacun de ses désirs. On n’a pas besoin de prouver que sa manière de vivre serait bonne pour tout le monde. Il suffit déjà d’être capable d’en porter les conséquences. Cela exige de distinguer l’ambition de la demande d’approbation. Vouloir faire quelque chose de grand et vouloir que les autres vous trouvent grand peuvent produire, au début, les mêmes gestes. Mais les deux désirs se séparent dès que le travail devient ingrat. Lorsque personne ne regarde, lorsque le résultat tarde, lorsque le prestige disparaît, que reste-t-il de votre envie ? La gloire contient évidemment le désir d’être reconnu. Je ne vais pas prétendre avoir laissé mon orgueil au vestiaire. Mais je veux que cette reconnaissance soit attachée à quelque chose qui existe. Sinon, on finit par construire son personnage avec davantage de soin que son entreprise. Pour savoir ce que l’on veut vraiment, il faut donc regarder les moments où la récompense sociale cesse de suffire. Qu’est-ce qui vous intéresse encore quand vous avez déjà obtenu les signes extérieurs que vous cherchiez ? Ce qui continue quand on a assezLa question « Quand est-ce que tu en auras assez ? » suppose souvent que l’on poursuit quelque chose pour combler un manque. Parfois, c’est vrai. On veut gagner assez d’argent pour être libre, obtenir assez de reconnaissance pour se sentir légitime, atteindre une position à partir de laquelle on pourra enfin se reposer. Mais cette explication ne suffit pas à décrire toutes les ambitions. On peut continuer parce qu’on aime l’activité elle-même. Un homme qui pourrait arrêter de construire et qui choisit de construire encore ne cherche pas nécessairement à réparer une blessure. Il peut simplement préférer cette vie à celle qu’on lui propose en échange. Enfant, j’aimais les récits de conquête. Ce qui me fascinait, c’était ce moment où quelqu’un, après avoir déjà obtenu beaucoup, décidait de poursuivre. J’en voyais aussi le danger. La volonté qui permet d’aller loin peut finir par emporter tout ce qu’elle a produit. Cette contradiction ne m’a jamais laissé indifférent. Je la retrouve dans l’entrepreneuriat. Une entreprise permet de proposer une version du monde et de travailler pour qu’elle prenne forme. Un objet est fabriqué autrement, un service devient possible, une façon de faire qui semblait acquise se trouve remplacée. On peut discuter longtemps de l’avenir. À un moment, quelqu’un engage ses moyens pour qu’une possibilité devienne réelle. C’est ce rôle qui m’attire. Le désir de voir ce qui pourrait exister reste plus fort chez moi que celui de m’installer dans ce qui fonctionne déjà. Je comprends ceux qui cherchent l’équilibre. Je connais aussi le prix de mon propre tempérament. Je ne crois pas qu’il me rend supérieur. Il m’oblige à choisir une vie que je puisse habiter sans passer mon temps à souhaiter celle d’un autre. Une fois de plusLe choix du bonheur ou de la gloire ne règle pas une existence une fois pour toutes. Il revient lorsque les circonstances changent, lorsque l’on a davantage à perdre, lorsque la prudence devient une proposition concrète. Il est facile de se dire aventureux quand on ne possède encore rien. La question prend une autre épaisseur quand on pourrait s’arrêter. Je ne méprise pas cette possibilité. La paix, le temps disponible, une vie dont les contours deviennent familiers ont une valeur immense. Je comprends qu’on puisse les préférer à une nouvelle aventure. Je refuse simplement d’appeler sagesse une vie que je choisirais pour faire plaisir à ceux qui la trouvent raisonnable. Avec Naijm, je remets du temps, de l’énergie et des moyens au service d’une ambition dont je ne connais pas encore les limites. Je veux construire quelque chose qui compte, avec des gens capables d’aller loin. Cela crée des responsabilités et des problèmes que je pourrais m’épargner. Je le sais avant de commencer. Je pourrais choisir le bonheur au sens où je l’ai décrit ici : protéger un équilibre, organiser la suite autour de ce que je veux conserver. Mais je me connais assez pour savoir ce qui finirait par me manquer. J’ai encore envie de prendre part à ce qui se construit, d’y engager ma vision, et de découvrir jusqu’où nous pouvons aller. Avec Naijm, je choisis une fois de plus la gloire. Vous êtes actuellement un abonné gratuit à Oussama Ammar — Flâneries Libres. Pour profiter pleinement de l’expérience, améliorez votre abonnement.
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