Partying is a very serious matterOu pourquoi le mépris envers le manque de sérieux est très méprisable.
Je n’ai jamais compris le mépris de certains pour les entrepreneurs qui célèbrent une levée de fonds. Il suffit d’une photo avec quelques coupes pour qu’un homme sérieux vienne expliquer qu’ils n’ont encore rien gagné. Ils ont seulement obtenu le droit de continuer. Merci, ils étaient dans la pièce au moment de signer. Et pourtant, ils ont aussi essuyé des refus, défendu leur projet, négocié, douté et fini par convaincre. Il s’est passé quelque chose. Pourquoi faudrait-il attendre de savoir comment toute l’histoire se termine pour être content d’en avoir franchi une étape ? Cette objection dépasse largement les levées de fonds. Elle exprime une manière de vivre que je trouve triste : la joie serait toujours prématurée. Il resterait toujours un problème assez grave pour interdire de se réjouir. Comme les problèmes ne manquent jamais, l’interdiction peut durer toute une vie. Il restera toujours quelque chose à faireUne entreprise ne connaît pas de moment où tout est réglé. Trouver des clients crée des problèmes de livraison. Réussir à livrer permet de grandir, puis il faut apprendre à travailler avec davantage de monde. Les difficultés changent avec les progrès. Si l’on attend leur disparition pour célébrer, on a choisi une activité particulièrement mal adaptée. Je peux comprendre la méfiance envers ceux qui prennent une annonce pour un accomplissement. Obtenir de l’argent ne prouve pas que l’on saura en faire quelque chose. Mais ouvrir une bouteille ne signifie pas forcément qu’on l’ignore. On peut être heureux le soir et très lucide le lendemain matin. Je connais des gens capables de se raconter des histoires en restant parfaitement sobres. Ce qui me gêne surtout, c’est le déplacement permanent du moment où l’on aurait enfin le droit de profiter. Après ce contrat. Après ce recrutement. Après cette année. On finit par traiter le présent comme une salle d’attente, avec l’idée que la vraie vie commencera lorsque le travail sera terminé. Or le travail occupe déjà nos journées. Les gens avec qui nous construisons quelque chose sont déjà dans notre vie. Les années qu’on leur consacre ne nous seront pas rendues à la sortie. J’ai du mal à trouver raisonnable une ambition qui exige de considérer tout ce temps comme une simple préparation. Aimer la vie que le travail nous fait vivreJ’aime les projets dans lesquels on partage davantage que des objectifs. J’aime les conversations qui débordent, les repas qui durent, les gens qui deviennent intéressants au moment où ils cessent de chercher à être utiles. Un futur dans lequel tout serait efficace et personne n’aurait envie de dîner ne me fait pas rêver. On peut défendre ces moments en expliquant qu’ils améliorent la confiance ou qu’une bonne idée peut apparaître entre le fromage et le dessert. Cela arrive. Mais je n’ai pas envie de devoir produire une justification économique chaque fois que je passe une bonne soirée. À force de vouloir prouver que la générosité rapporte, on finit par ne plus s’autoriser que la générosité rentable. Il m’importe de savoir avec qui je vais passer mes journées. Une personne peut être excellente dans son travail et me donner envie d’abréger chaque conversation. Une autre peut me faire aimer jusqu’aux difficultés que nous essayons de résoudre ensemble. Cela compte dans le choix d’une aventure. Cela devrait même compter avant qu’on se soit engagé pour des années. La fête donne une place visible à ce plaisir d’être ensemble. Elle permet aussi de s’arrêter assez longtemps pour regarder ce qui a été fait. Pendant le travail, notre attention va naturellement vers ce qui manque. Celui qui corrige un problème en découvre aussitôt un autre. À force, même une équipe qui avance peut avoir l’impression de ne jamais rien accomplir. Prendre une soirée pour célébrer rend leur place aux efforts déjà fournis. On remercie quelqu’un autrement qu’en lui confiant immédiatement la tâche suivante. Le travail peut reprendre demain sans que cela annule ce qui a été accompli aujourd’hui. Le château que nous avons bien fait de ne pas acheter Avec une associée, nous avions un jour voulu acheter un château pour y accueillir des entrepreneurs. L’idée nous plaisait suffisamment pour que nous allions voir à quoi elle ressemblait dans le monde réel. Nous avions testé l’intérêt, visité des lieux, rencontré des propriétaires et passé beaucoup trop de temps sur les routes. Nous nous étions même retrouvés coincés en forêt à force d’obéir au GPS plutôt que de regarder devant nous. Nous cherchions un lieu pour aider des entrepreneurs à trouver leur chemin. Nous avions manifestement besoin d’un peu d’entraînement. Le projet n’a pas abouti. Les travaux, les coûts et les toitures nous avaient renseignés sur la distance entre aimer un château et en exploiter un. Le réel avait répondu à notre enthousiasme. Nous avions eu raison de l’écouter. Pourtant, lorsque je repense à cette histoire, je ne vois pas seulement un achat qui n’a pas eu lieu. Je me souviens de moments extraordinaires. Nous avions appris des choses et noué des relations qui avaient servi ailleurs. Nous avions aussi pris plaisir à chercher ensemble. Ce plaisir n’avait pas attendu la signature chez le notaire pour exister. Je pourrais habiller tout cela en leçon sur l’échec, expliquer que chaque détour était nécessaire et que nous avions secrètement gagné. Ce serait trop commode. Une partie de ce temps aurait sans doute pu être mieux employée. Nous n’avions pas atteint l’objectif que nous nous étions donné. Il faut pouvoir le dire sans effacer tout le reste. Une expérience peut échouer dans son but et rester précieuse dans une vie. À l’inverse, certaines opérations financièrement réussies m’ont très peu appris. Le résultat visible et la valeur vécue ne coïncident pas toujours. Les confondre nous conduit à embellir nos réussites et à appauvrir le souvenir de tout ce qui n’a pas marché. Garder le plaisir et le jugementCette distinction demande de l’honnêteté. Quand on s’attache aux gens et aux moments qu’un projet nous offre, on peut avoir envie de prolonger le projet pour les conserver. On commence alors à défendre une mauvaise décision avec de très bons souvenirs. L’affection ne dispense pas de compter. Le fait d’avoir beaucoup ri pendant les visites ne rend pas une toiture moins chère. Une entreprise doit produire quelque chose que d’autres veulent, à des conditions qui lui permettent de continuer. Si elle n’y arrive pas, la qualité des dîners ne règle pas le problème. Mais le jugement doit fonctionner dans les deux sens. Une mauvaise affaire ne transforme pas rétrospectivement chaque rencontre en erreur. On peut arrêter une activité, reconnaître ce qu’elle a coûté et rester heureux d’avoir connu certaines personnes. J’aimerais qu’on sache davantage fermer un projet sans renier les années qu’on y a vécues. Et j’aimerais qu’on puisse faire la fête sans demander à tous d’aimer la même vie. Certains veulent rentrer chez eux. Ils ont des enfants, des amis, ou simplement envie qu’on leur foute la paix. Leur demander de prouver leur engagement en restant dîner serait une drôle de manière de défendre la joie. Une fête à laquelle on doit assister pour être bien vu ressemble beaucoup à une réunion. Ce que je cherche tient à cette liberté. Pouvoir travailler avec intensité, se dire franchement quand les choses vont mal, et avoir encore envie de se retrouver quand personne ne l’exige. Il n’y a rien à mettre en scène. On a le droit d’être fier d’une étape sans la présenter comme un triomphe. On a le droit de passer une belle soirée alors que la suite reste incertaine. Je ne sais pas à l’avance quelles aventures réussiront. Je peux choisir une partie des gens avec qui je les tente, la manière dont je les traite et la place que je laisse au plaisir dans le travail. Ce sont déjà des décisions importantes. Quand je repense au château que nous n’avons pas acheté, je suis content d’avoir renoncé à la toiture. Je suis tout aussi content d’avoir fait le voyage.
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