J’ai récemment reçu une remarque assez vexante sur un texte de Flânerie Libre. J’y expliquais que le goût, le jugement, certaines façons de donner de la valeur aux choses resteraient humains, même lorsque l’intelligence artificielle saurait faire presque tout le reste. Quelqu’un m’a répondu qu’on aurait dit un boomer en train de chercher ce qu’on ne pourrait pas lui prendre. J’aurais aimé trouver cette remarque stupide. Le problème, c’est qu’elle était juste. Je passe mes journées à construire des entreprises avec l’IA. Je vois ce qu’elle permet, je parie dessus, j’en vis. Et le soir, tranquillement, je lui dessinais une petite frontière à ne pas franchir. Elle pouvait prendre le code, les calculs, les tâches pénibles. Mais le goût, attention. Le goût, c’était chez moi. Il y avait quelque chose de très humain dans cette répartition. Et de très suspect. Depuis, j’ai fait des expériences qui ont abîmé mes certitudes. Dans certaines situations, je préfère déjà les choix d’une IA à ceux de beaucoup d’humains. Ça ne démontre pas qu’elle possède du goût, encore moins une conscience. Ça suffit en revanche à rendre ma frontière beaucoup moins confortable. J’avais présenté comme une propriété de l’humanité quelque chose qui ressemblait peut-être à un souhait personnel. Nous faisons souvent ça. Nous appelons « nature humaine » l’endroit où nous aimerions que le progrès s’arrête. Le jamais attendraCe qui rend la période difficile, c’est que les machines ne progressent pas dans l’ordre que nous avions prévu. Elles peuvent nous surprendre sur une tâche qui semblait inaccessible et nous épuiser sur une autre qui paraissait simple. Je m’en sers pour écrire, sans aucun problème moral. Beaucoup de mes idées seraient restées dans ma tête si j’avais dû passer une heure à mettre chacune en forme. L’IA les rend partageables. Très bien. Mais lorsque j’ai voulu écrire des leçons tirées de ma propre vie, j’ai parfois perdu plus de temps à corriger ses paragraphes qu’il ne m’en aurait fallu pour les écrire. Des phrases correctes, une pensée reconnaissable, et pourtant cette impression agaçante que quelqu’un avait repassé mon cerveau. Tout était plus lisse. Et moins juste. Je pourrais en tirer une grande théorie sur l’impossibilité de reproduire une voix. Je préfère désormais en tirer une conclusion plus modeste : sur ce texte-là, à ce moment-là, il valait mieux que je reprenne la main. Le « jamais » attendra. Cette modestie est difficile à vendre. On préfère les gens qui savent où nous allons. Les optimistes ont leur avenir, les pessimistes ont le leur, et chacun vous explique que les faits commencent enfin à lui donner raison. Moi, j’ai surtout l’impression que nos convictions nous permettent de supporter ce que nous ne comprenons pas encore. Je le vois dans mon propre travail. Je parie sur une IA plus capable et moins chère. Ce pari structure les entreprises que je construis. J’ai donc intérêt à le croire. Le reconnaître ne m’oblige pas à arrêter. Cela m’oblige à ne pas confondre mon intérêt avec une preuve. Un entrepreneur doit pouvoir agir avec une conviction forte et continuer à examiner ce qui pourrait la rendre fausse. C’est fatigant. Il serait beaucoup plus reposant de devenir le commercial de ses propres certitudes. Le réel avance à une autre vitesseSur le terrain, le désordre est encore plus grand que dans les débats. Je rencontre des entreprises qui brassent des sommes considérables et qui ont à peine touché à ces outils. À côté, je vois des individus dont la façon de travailler a déjà changé. Même dans une équipe qui utilise l’IA tous les jours, les écarts sont immenses. Certains bricolent, essaient, recommencent, finissent par obtenir quelque chose d’inattendu. D’autres disposent des mêmes outils et produisent beaucoup de choses assez moyennes. L’accès se démocratise bien plus vite que l’usage ne se maîtrise. Donner à tout le monde la possibilité de fabriquer quelque chose ne donne pas à tout le monde l’envie de s’y mettre, ni la patience de comprendre pourquoi ça ne marche pas. Voilà pourquoi je peux éprouver, dans la même journée, l’impression que tout a changé et celle que rien ne bouge. Les possibilités ont explosé. Les habitudes, les peurs et les rapports de pouvoir avancent à une autre vitesse. La démonstration technique dure cinq minutes. Ce qu’elle oblige les gens à changer peut prendre des mois. Chez Naijm, je retrouve cette différence constamment. Installer l’IA dans une entreprise demande de comprendre ce que les gens font, mais aussi ce qu’ils ont peur de perdre. Une tâche peut être absurde et protéger un statut. Une information peut être facile à faire circuler et constituer le pouvoir de celui qui la garde. Si vous ignorez ça, vous pouvez livrer un outil très intelligent dont personne ne veut se servir. La confiance permet d’entrer dans cette réalité. Elle se construit dans ce que l’on fait ensemble, dans les promesses tenues, dans la façon de réagir quand quelque chose se passe mal. Je ne sais pas ce que les machines sauront en faire demain. Je sais que, dans mon métier aujourd’hui, elle compte énormément. Un tableau de bord pour se rassurerIl existe cependant une manière beaucoup plus agréable d’éviter toute cette complexité : fabriquer un tableau de bord. J’ai une théorie assez peu scientifique sur le sujet. Pour savoir depuis combien de temps quelqu’un a découvert l’IA, regardez la date de création de son premier dashboard. Je comprends l’enthousiasme. En quelques minutes, on obtient des graphiques, des couleurs, des indicateurs. L’entreprise, qui était jusque-là un ensemble de conversations incomplètes et de problèmes mal définis, tient enfin sur un écran. Ça produit une sensation de maîtrise assez délicieuse. Un tableau de bord peut être utile. Mais il montre ce qu’on a choisi de mesurer. Le client qui commence à douter, le collègue qui n’ose plus contredire, le projet qui avance très bien dans la mauvaise direction : tout cela peut rester invisible pendant que les indicateurs sont au vert. Ce qui me gêne, c’est la facilité avec laquelle nous prenons le soulagement de voir clair pour la preuve que nous avons compris. Une représentation de l’entreprise peut devenir plus séduisante que l’entreprise elle-même. Surtout quand on peut modifier la représentation en trente secondes et qu’il faut trois conversations pénibles pour modifier le réel. L’IA peut alors nous rendre un service très particulier : donner une forme impeccable à nos mauvaises questions. Nous lui demandons un écran qui nous rassure. Elle nous le construit. Puis nous la félicitons de son intelligence. Le cadeau que je me faisaisJ’ai appris à me méfier de cette confusion bien avant l’IA, dans un domaine beaucoup plus intime. J’aimais dessiner des bijoux et les faire fabriquer pour les femmes dont j’étais amoureux. J’y mettais du temps, de l’attention, du plaisir. Il me semblait évident qu’un objet imaginé pour une seule personne devait avoir davantage de valeur qu’un bijou choisi dans une boutique. Évident pour moi . Puis j’ai dû admettre qu’un bijou Cartier pouvait produire un plaisir que le mien ne produisait pas. Il arrivait avec une histoire, une reconnaissance, tout un monde déjà installé autour de lui. On pouvait le désirer avant de le recevoir. D’autres le reconnaissaient. Ce que je considérais comme extérieur à l’objet faisait pleinement partie de l’expérience. J’aurais pu expliquer que ce plaisir était superficiel. C’aurait été une façon élégante d’exiger que l’autre ressente les choses comme moi. J’ai fini par comprendre que, dans ces cadeaux, je m’offrais aussi le plaisir d’être celui qui dessine des bijoux. La femme à qui je les destinais participait à une histoire dont j’avais choisi le sens à sa place. Maintenant, j’achète les deux. Ça coûte plus cher, mais ça réduit considérablement le besoin de donner des cours de philosophie à la personne qu’on aime. Cette histoire m’a appris quelque chose sur la valeur. Nous aimons l’imaginer contenue dans les objets, comme si l’on pouvait la retrouver en additionnant la matière, le travail et la difficulté. Mais une partie de ce qui compte se forme entre les gens. Un objet vaut aussi par celui qui le donne, ceux qui le désirent, le souvenir auquel il s’attache, la place qu’il nous permet d’occuper. Le fait que ces significations soient construites ne rend pas le plaisir imaginaire. On peut savoir parfaitement comment une marque fonctionne et être heureux d’en recevoir un objet. La lucidité ne supprime pas automatiquement le désir. Heureusement, d’ailleurs. La vie deviendrait assez pauvre si comprendre quelque chose suffisait à ne plus l’aimer. Cela change ma façon de penser l’abondance que pourrait produire l’IA. Même si fabriquer devenait beaucoup moins coûteux, nous continuerions probablement à distinguer, à préférer, à nous attacher. Nous donnerions de la valeur à une provenance, à une relation, à une histoire commune. Nous sommes capables de charger de sens des choses matériellement insignifiantes. Il suffit de voir ce que représente un objet laissé par quelqu’un qu’on aime. La douceur peut aussi nous tenirJe ne veux pourtant pas transformer cette observation en nouveau refuge. Après avoir perdu le monopole de la fabrication, nous aimerions conserver celui du sens. Mais si une machine nous raconte une histoire qui nous touche, nous conseille avec justesse, puis nous accompagne assez longtemps pour que nous nous y attachions, sur quelle certitude repose notre promesse de lui refuser toute autorité ? Le goût a besoin de gens qui acceptent de se laisser guider. Une recommandation devient influente parce qu’on lui accorde du crédit. Rien ne m’autorise à affirmer que nous réserverons éternellement ce crédit aux humains. La manière dont une intelligence se présente comptera donc beaucoup. Un système peut impressionner par sa puissance et rester désagréable à fréquenter. Un petit personnage auquel on s’attache peut trouver une place dans le quotidien que la meilleure démonstration technique n’obtient pas. La douceur rend parfois possible une relation que la force empêche. Et je vois très bien, en entrepreneur, ce qu’il y a derrière. Une présence qui fait du bien peut aussi donner envie de revenir, puis de payer pour continuer. Le réconfort éprouvé par l’utilisateur et l’intérêt commercial de l’entreprise peuvent exister en même temps. C’est précisément ce qui rend le sujet intéressant. Il serait trop commode de croire qu’une expérience cesse d’être sincère dès que quelqu’un gagne de l’argent avec elle. Tout aussi commode de croire que sa douceur la rend innocente. Nous allons devoir comprendre des attachements dont nous ne savons pas encore grand-chose. Les déclarer impossibles parce qu’ils nous dérangent serait une drôle de façon de se préparer à les vivre. Le plaisir de jouer sans être le meilleurReste cette question qui revient derrière toutes les autres : si la machine fait mieux, que va-t-il nous rester ? J’aime penser aux échecs. Les meilleurs joueurs humains sont dépassés par les meilleurs programmes. Cela n’empêche personne de vouloir gagner une partie, de travailler une ouverture ou de regarder deux grands joueurs s’affronter. La supériorité de la machine n’a pas retiré toute signification au jeu humain. Nous savons très bien trouver de l’intérêt à une activité sans exiger d’y être les meilleurs êtres de l’univers. Nous courons sans avoir besoin de battre une voiture. Nous cuisinons pour des amis sans prétendre être le meilleur restaurant de la ville. Curieusement, dès qu’il s’agit de nos facultés intellectuelles, nous exigeons une garantie de suprématie avant de consentir à trouver la vie intéressante. Je comprends cette blessure. Une grande partie de mon identité s’est construite sur mes idées, sur ma capacité à voir des possibilités, à raconter, à convaincre. Si une machine fait tout cela mieux que moi, je ne vais pas l’accueillir avec le détachement d’un moine tibétain. Mais je peux déjà essayer de ne pas faire dépendre tout mon plaisir de vivre du maintien de cet avantage. La question économique demeure. Perdre un métier, un revenu ou une place sociale ne se résout pas en découvrant les joies des échecs. Je n’ai aucune envie de confondre une possibilité de bonheur avec une réponse à ces pertes. Simplement, la disparition d’un avantage économique ne prouve pas que toute une activité devient vide. Écrire peut continuer à compter pour celui qui écrit et pour celui qui le lit, même lorsqu’un système sait produire un texte meilleur. Je ne sais donc plus très bien ce que l’IA ne fera jamais. J’ai de moins en moins envie de bâtir ma tranquillité sur cette liste. Je préfère apprendre à agir sans exiger que l’avenir me garantisse une place spéciale. Continuer à construire, constater ce qui marche, abandonner ce qui ne tient plus. Et garder assez de curiosité pour ne pas passer à côté du monde sous prétexte qu’il a mal suivi mes prévisions. J’ai passé une partie de ma vie à raconter des histoires. Depuis quelques années, le réel me donne une leçon assez humiliante dans ce domaine. Le jour où il a fallu remplir une attestation pour s’autoriser soi-même à sortir de chez soi, j’ai compris que le scénariste avait une liberté que je ne m’étais jamais accordée. Je n’avais pas vu venir cette scène. Je doute de savoir écrire la suivante. Pour l’instant, j’ai encore très envie d’y participer. 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